Lundi 14 juin 2010
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Par Jean-Sébastien Philippart
Comme le soutient Jean-François Mattéi dans son très bel ouvrage Le regard
vide (Flammarion, 2007), et comme le soutenait déjà Cornélius Castoriadis et d’autres, nous pouvons observer que la spécificité de la Culture occidentale, depuis les années 60, s’est violemment retournée contre elle-même. Elle qui avec Homère instituait le foyer d’un regard théorique et critique interpellé par le monde pour y déceler
l’universel, s’est échouée aujourd’hui en un masochisme masqué par un relativisme bienveillant. Le sens du réflexif et de la critique qui faisait
l’âme d’une Europe travaillée par l’autre, s’est mué en une autocritique s’agitant dans la
flagellation. Du coup, à l’ouverture à l’autre (constituant une identité) qui transportait l’âme dans ses visions exploratoires, s’est substituée une
fascination pour l’autre que nous appellerons un « allocentrisme » expiatoire. Nous soulignons avec ce terme le caractère pathologique du phénomène.
Ainsi, le sociologue de service peut-il recycler sa vulgate marxiste en jouant à l’intello pénitent non pas à l’adresse de la classe
ouvrière, mais à celle des immigrés, ces nouveaux pauvres dominés par une modernité répressive qui détiendrait farouchement dans ses griffes les moyens de production socioculturels.
Ainsi, le sociologue Albert Bastenier, professeur à l’Université Catholique de Louvain, peut-il regretter que
l’enseignement catholique en Belgique se soit aligné de fait sur l’interdiction du voile à l’Ecole : « Nous sommes face à des personnes qui
pensent faire œuvre de salubrité culturelle et publique en interdisant le voile. Pour elles, celui-ci est un signe d’archaïsme, de soumission des femmes à une société machiste et, dès lors, on
fait du bien au monde en l’interdisant. » On relèvera alors l’édifiante contre-argumentation de notre santon en habit de sociologue : « Comme si les femmes dévoilées de la société occidentale étaient le modèle sur lequel tout le monde doit s’aligner… Cela procède d’une conception occidentale
de la modernité qui n’est pas capable de prendre distance par rapport à elle-même. »
La démonstration allocentrique est ici flagrante : les femmes
occidentales, au lieu de s’habiller comme tout le monde, sont jugées « dé-voilées ». L’acte de se voiler (ou son exact contraire) devenu
l’étalon du jugement, le flagellant enfonce le clou dans les stigmates de sa culture : « [les femmes musulmanes] ne seront capables d’avancer
que si les sociétés occidentales entendent aussi les questions qu’elles posent à propos de l’impudicité des femmes chez nous. »
On appréciera également le glissement de « la modernité » qui perd son ancrage dans la philosophie européenne et dont la
« conception occidentale » constituerait l’absence de sens critique. On en perdrait son latin si notre prédicateur de boudoir ne résonnait pas comme un camelot. A des années lumières de
cette sophistique ampoulée, on se rappellera alors pour l’exemple, qu’un
jour Claude Lévi-Strauss avait évoqué, au sujet du voile, quelque chose comme « une impolitesse » dans notre espace
commun.
Préférant évidemment le phantasme masochiste à la réalité, tout imbibé des bons vieux relents doloristes remis au goût
du jour, notre expert catho ne peut que nier les faits. A la place de reconnaître en effet l’absence de troubles après que le voile s’est vu interdire à l’Ecole de la république française, il
avance : « Interdire le voile a joué dans le sens d’une intensification du désir de porter le voile. […] En France, le voile interdit à l’école, le problème se pose avec la bourka. Cette tentation de la revendication extrême, nous l’avons
fabriquée. »
Comme si donc tous les musulmans étaient pris dans un seul et unique courant où s’enchaînaient les réactions, les unes après les
autres. Comme si donc l’Occident devait être la seule et véritable source du mal. Comme si donc les autres n’étaient pas suffisamment responsables
que pour s’avérer parfois mauvais, tout seuls comme des grands… Le degré zéro de l’anthropologie en somme (mais peut-être celle-ci commence-t-elle là où s’arrête la sociologie dominante
d’aujourd’hui)…
Aussi, oublions notre petit escobar des bacs à sable de la contrition pour réécouter Claude Lévi-Strauss dont la finesse d’esprit ne
s’est jamais laissée intimider par l’air du temps. Il se confie ici en 1998 à Didier Éribon : « Puisque vous m’interrogez sur la France, je vous
répondrai qu’au XVIIIe et XIXe siècles, son système de valeurs représentait, pour l’Europe et au-delà, un pôle d’attraction. L’assimilation des immigrés ne posait pas de
problème. Il n’y en aurait pas davantage aujourd’hui si, dès l’école primaire et après, notre système de valeurs apparaissait à tous solide, aussi vivant que par le passé. […] Si les sociétés occidentales ne sont pas capables de conserver ou de susciter des valeurs intellectuelles et morales assez puissantes pour attirer des gens venus du
dehors et pour qu’ils souhaitent les adopter, alors, sans doute, il y a sujet à s’alarmer. »
Si ce qui sert de pensée à Albert Bastenier est représentatif de notre milieu universitaire, nous pouvons effectivement craindre le
pire…
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